



Rossignol de l'empereur de Chine
Le rossignol de l'empereur de Chine est un conte de Hans Christian Andersen paru en 1843, qu'on raconte en veillée autour d'un feu de camp. Il oppose le chant d'un petit oiseau gris à celui d'une machine couverte d'or.
🐦 Le conte en deux mots
L'empereur de Chine apprend par un livre que la merveille de son empire est un petit oiseau gris qui vit au fond de sa forêt. Une servante de cuisine mène les courtisans jusqu'à lui. Son chant fait pleurer l'empereur, qui l'enferme aussitôt dans une cage d'or. Arrive alors le cadeau d'un empereur voisin, un rossignol mécanique couvert d'or et de pierres. La cour préfère la machine. Le vrai oiseau s'envole sans que personne le remarque. Des années plus tard l'empereur se meurt et personne n'arrive plus à remonter l'oiseau d'or. C'est le petit gris qui revient chanter à la fenêtre et fait reculer la Mort. La morale — rien de doré ni de mécanique ne remplace ce qui est vivant.
📖 Le texte du conte
L'empereur de Chine habitait le plus beau palais du monde, entièrement fait de porcelaine, si fine qu'on n'osait pas y poser la main. Le jardin s'étendait si loin que le jardinier lui-même n'en connaissait pas la fin, et aux plus belles fleurs on avait attaché de petites clochettes d'argent qui tintaient au passage.
Tout au fond commençait une grande forêt qui descendait jusqu'à la mer. Dans cette forêt vivait un rossignol. Il chantait si bien que le pauvre pêcheur, occupé à ses filets, s'arrêtait la nuit pour l'écouter.
Des voyageurs venaient du monde entier admirer le palais et le jardin. Mais dès qu'ils entendaient le rossignol, tous disaient la même chose : « Voilà ce qu'il y a de plus beau. » De retour chez eux, ils écrivaient des livres où le chant de l'oiseau tenait la première place.
Ces livres firent le tour de la terre, et quelques-uns arrivèrent jusqu'à l'empereur. Il lut, puis relut. « Un rossignol ? La plus grande merveille de mon empire, et je ne la connais même pas ! » Il appela son grand chambellan et lui ordonna d'amener l'oiseau le soir même.
Le chambellan monta et redescendit tous les escaliers, mais personne à la cour n'avait jamais entendu parler de cet oiseau. « Ce qui est écrit dans les livres est écrit », répétait l'empereur. On finit par descendre aux cuisines, où une petite servante répondit : « Le rossignol ? Il chante chaque soir, quand je rentre voir ma mère. »
Elle guida les courtisans à travers la forêt. En chemin, une vache meugla. « Le voilà ! » crurent-ils. « Non, dit la petite servante, c'est une vache. » Plus loin, des grenouilles coassèrent dans une mare. « C'est lui ! » « Non, dit-elle encore, ce sont des grenouilles. » Enfin un petit oiseau gris se mit à chanter sur une branche. « C'est lui », dit la servante. « Je ne l'aurais jamais cru si gris », lâcha le chambellan.

On le pria de venir chanter devant l'empereur. « Mon chant est plus beau dans la forêt », répondit le rossignol, mais il accepta et suivit la troupe jusqu'au palais.
Le soir venu, tout le palais brillait de lampes. On posa le rossignol sur un perchoir d'or, et la cour entière se tut. Quand il ouvrit son bec, sa voix fut si pure que des larmes coulèrent sur les joues de l'empereur. L'oiseau ne voulut aucune autre récompense : « J'ai vu pleurer un empereur, et c'est le plus précieux des trésors. »
On le garda au palais, dans une cage d'or. Il avait droit à deux promenades par jour, mais douze serviteurs le tenaient chacun par un ruban de soie attaché à sa patte. Ce n'étaient pas des promenades bien agréables.

Un jour arriva pour l'empereur un grand paquet envoyé par un empereur voisin, avec ces mots sur le couvercle : « Rossignol ». On défit l'emballage, et ce n'était pas un oiseau vivant. C'était un rossignol mécanique, couvert d'or et incrusté de diamants et de rubis. Quand on le remontait avec une petite clé, il chantait un air en balançant sa queue étincelante. Et c'était toujours le même air.
La cour fut éblouie. On voulut faire chanter les deux oiseaux ensemble, mais cela ne marcha pas : le vrai chantait à sa façon, sans jamais deux fois la même chose, et l'autre restait sur son air. On préféra vite la machine, qu'on pouvait faire rejouer trente-trois fois sans qu'elle change d'une note.
Puis on chercha le vrai rossignol pour qu'il chante à son tour. Il n'était plus là. Pendant qu'on admirait la machine, il s'était envolé par la fenêtre ouverte et avait regagné sa forêt, sans que personne le voie partir. L'empereur, vexé, le déclara banni de l'empire.

On installa l'oiseau mécanique sur un coussin de soie près du lit de l'empereur, et le maître de musique écrivit vingt-cinq gros volumes pour expliquer qu'il valait mieux que le vrai. Une année passa ainsi.
Un soir, alors que l'oiseau chantait, quelque chose craqua à l'intérieur et la musique s'arrêta. L'horloger démonta tout et remit les rouages en place, mais il ne promit rien de plus : les pièces étaient usées, et il ne fallait plus le faire chanter qu'une fois par an. Cinq années passèrent encore.
Puis l'empereur tomba gravement malade. On le crut perdu et l'on avait déjà choisi son successeur. Étendu dans son grand lit, pâle et glacé, il sentit un poids terrible sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux : c'était la Mort, qui avait posé sur sa tête la couronne d'or et tenait d'une main le sabre, de l'autre l'étendard.
Tout autour, dans les plis des rideaux, apparaissaient d'étranges visages. C'étaient ses bonnes et ses mauvaises actions. Maintenant que la Mort était là, elles s'approchaient l'une après l'autre pour lui parler à l'oreille de tout ce qu'il avait fait. « De la musique, de la musique ! » criait l'empereur pour ne plus les entendre. Mais l'oiseau d'or restait muet : il n'y avait personne pour le remonter.
Alors, à la fenêtre, une petite voix s'éleva. C'était le vrai rossignol. Il avait appris que son empereur souffrait et il était revenu de sa forêt, librement, se poser sur le rebord.
Il se mit à chanter. Les visages pâlirent dans les rideaux, le sang revint peu à peu dans le corps de l'empereur, et la Mort elle-même se mit à écouter. « Continue, petit rossignol, continue », murmurait-elle. Alors l'oiseau lui réclama le sabre, et elle le rendit pour une chanson de plus. Il réclama l'étendard, et elle le rendit aussi. Il réclama la couronne d'or, et elle la posa sur le lit. Puis elle s'en alla par la fenêtre comme une brume froide au petit matin.

L'empereur, sauvé, voulut garder l'oiseau près de lui pour toujours. Mais le rossignol refusa la cage. « Laisse-moi vivre libre dans la forêt. Je reviendrai me poser à ta fenêtre le soir, et je te chanterai les heureux et les malheureux, et le mal qu'on te cache. Un petit oiseau qui vole voit bien des choses. Promets-moi seulement que personne ne saura que tu tiens tes nouvelles d'un tout petit oiseau. »
Et il s'envola. Quand les serviteurs entrèrent, s'attendant à trouver leur empereur mort, celui-ci se tenait debout devant eux, dans sa robe de soie, et il leur dit : « Bonjour. »

