Barbe-Bleue est un conte de Charles Perrault, paru en 1697 dans ses Histoires ou contes du temps passé. Il n'y a ni sorcière ni ogre là-dedans : le danger, c'est le mari. Le texte qui suit est une réécriture fidèle en français d'aujourd'hui, à lire telle quelle en veillée.
🗝️ Le conte en deux mots
C'est le conte de l'interdit : une seule porte à ne pas ouvrir dans toute la maison, un mari qui part six semaines. Autant dire qu'elle l'ouvrira. Le récit fait peur sans rien montrer, tout est dans l'attente de la tache qui revient sur la clé. La morale — Perrault en tire que la curiosité coûte cher. Son conte dit pourtant le contraire de sa propre leçon, puisque c'est en désobéissant que la jeune femme se sauve.
📖 Le texte du conte
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles brodés et des carrosses dorés. Par malheur, cet homme avait la barbe bleue. Elle le rendait si laid et si effrayant que les femmes et les filles se sauvaient devant lui.
Une de ses voisines, une dame de qualité, avait deux filles d'une grande beauté. Il en demanda une en mariage et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Ni l'aînée ni la cadette n'en voulaient. Elles se le renvoyaient l'une à l'autre, incapables de se décider à épouser un homme qui avait la barbe bleue.
Une autre chose les retenait. Il avait déjà été marié plusieurs fois et personne ne savait ce que ces femmes étaient devenues. Dans le pays on en parlait à voix basse. Une jeune épouse était arrivée un été, on ne l'avait plus revue à l'automne. À qui l'interrogeait, Barbe-Bleue répondait qu'elle était repartie chez ses parents, très loin. Personne n'insistait jamais bien longtemps.
Pour faire connaissance, il emmena les deux sœurs et leur mère dans une de ses maisons de campagne, avec quelques amies et des jeunes gens du voisinage. On y resta huit jours entiers. Ce ne furent que promenades et parties de chasse, avec des festins qui n'en finissaient pas. Personne ne dormait beaucoup : les nuits se passaient à se faire des farces.
Le maître de maison ne quittait jamais ses invités. Il connaissait les meilleurs coins de la rivière et les chemins où l'on ne se perd pas. Il riait des plaisanteries qu'on lui faisait sur sa barbe. Le troisième jour, la cadette dansait avec lui sans y penser.

Tout alla si bien que la cadette commença à trouver que la barbe du maître de maison n'était pas si bleue que ça et qu'il était fort honnête homme. Dès le retour en ville, le mariage fut décidé. On le célébra dans le mois, avec du monde plein la maison et des tables jusque dans la cour. Sa mère répétait à qui voulait l'entendre que sa fille était bien placée.
Au bout d'un mois, Barbe-Bleue annonça à sa femme qu'une affaire importante l'appelait loin de là, pour six semaines au moins. Il lui demanda de se divertir pendant son absence, de faire venir ses amies et de tenir bonne table. Puis il détacha son trousseau de sa ceinture.
« Voici les clés des deux grands garde-meubles. Voici celle de la vaisselle d'or et d'argent qu'on ne sort pas tous les jours. Voici celle de mes coffres, où est mon argent. Voici celle des cassettes où sont mes pierreries. Et voici le passe-partout qui ouvre tous les appartements. »
Il en gardait une dernière au creux de la main, bien plus petite que les autres. « Celle-ci ouvre le cabinet du bout de la grande galerie, en bas. Ouvrez tout, allez partout. Mais ce cabinet-là, je vous le défends, et je vous le défends de telle sorte que si vous l'ouvrez, il n'y a rien que vous ne deviez craindre de ma colère. » Elle promit. Il l'embrassa, monta en carrosse et partit sur la route.

Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoie chercher. Elles mouraient d'impatience de voir les richesses de cette maison, où elles n'avaient jamais osé mettre les pieds tant que le mari s'y trouvait. Les voilà qui courent les chambres et les garde-robes, toutes plus belles les unes que les autres. Elles montèrent aux garde-meubles et n'en finissaient pas d'admirer les tapisseries et les grands miroirs où l'on se voit des pieds à la tête.
Elles enviaient tout haut le bonheur de leur amie. Elle, pendant ce temps, ne regardait rien. Une seule chose l'occupait. C'était la petite clé du bas.
Elle finit par les quitter et descendit par un escalier dérobé, si vite qu'elle faillit se rompre le cou deux ou trois fois. Devant la porte du cabinet, elle s'arrêta. La défense de son mari lui revint en tête. Elle resta là un moment à se répéter qu'il valait mieux remonter tout de suite.
La tentation fut la plus forte. Elle prit la petite clé et ouvrit la porte en tremblant.

D'abord elle ne vit rien, les volets étaient fermés. Au bout de quelques secondes, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité. Le sol était couvert d'une flaque sombre qui n'avait pas séché. Au fond, le long du mur, se tenaient des formes qui ne bougeaient pas. C'étaient des femmes. Elle comprit d'un seul coup qui elles étaient : toutes celles que Barbe-Bleue avait épousées avant elle, celles dont personne dans le pays ne savait ce qu'elles étaient devenues.
Elle crut mourir de peur. La clé, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba des mains.
Elle la ramassa, referma la porte à double tour et remonta dans sa chambre pour se remettre. C'est là qu'elle vit la tache. Elle essuya la clé une fois, deux fois, trois fois. La tache ne partait pas. Elle la lava, la frotta au sable et à la pierre. Rien n'y fit : cette clé-là était une clé de fée. Quand la tache s'effaçait d'un côté, elle revenait de l'autre.
Barbe-Bleue rentra le soir même. Il expliqua qu'on lui avait remis des lettres en chemin et que son affaire était réglée à son avantage sans qu'il ait eu besoin d'aller plus loin. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour paraître ravie d'un retour si rapide.
Le lendemain matin, il lui redemanda ses clés. Elle les lui rendit d'une main qui tremblait tellement qu'il devina sans peine ce qui s'était passé. « D'où vient que la clé du cabinet n'est pas avec les autres ? — Je l'aurai laissée là-haut sur ma table. — Ne manquez pas de me la donner tout à l'heure. »
Elle remit à plus tard tant qu'elle put, monta et redescendit sans rien rapporter. Il fallut bien finir par mettre la petite clé dans sa main.
Barbe-Bleue la regarda longtemps avant de parler. « Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clé ? — Je n'en sais rien, répondit sa femme, plus pâle qu'une morte. — Vous n'en savez rien ? Moi je le sais très bien. Vous avez voulu entrer dans le cabinet. Eh bien, madame, vous y entrerez, et vous irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »
Elle se jeta à ses pieds en pleurant et lui demanda pardon. Elle aurait attendri un rocher. Barbe-Bleue avait le cœur plus dur que le rocher. « Il faut mourir, madame, et tout de suite. — Puisqu'il faut mourir, dit-elle, donnez-moi un moment pour prier. — Je vous donne un demi-quart d'heure, pas une minute de plus. »
Restée seule, elle appela sa sœur, qui était venue passer quelques jours à la maison. « Anne, monte en haut de la tour et regarde si mes frères n'arrivent pas. Ils ont promis de venir aujourd'hui. Si tu les vois, fais-leur signe de se dépêcher. »

Sœur Anne monta. De temps en temps, la malheureuse criait dans la cage d'escalier : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et sœur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. »
En bas, Barbe-Bleue attendait avec un grand couteau à la main. « Descends tout de suite, ou c'est moi qui monte ! — Encore un moment, s'il vous plaît. » Et aussitôt, à voix basse : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Je vois une grosse poussière qui vient de ce côté. — Sont-ce mes frères ? — Hélas non, ma sœur, c'est un troupeau de moutons. »
« Veux-tu descendre ! » criait Barbe-Bleue, et sa voix montait dans toute la maison. « Encore un tout petit moment. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont encore bien loin. Dieu soit loué, ce sont nos frères ! Je leur fais signe de se hâter. »
Barbe-Bleue se mit à crier si fort que la maison en trembla. Sa femme descendit et se jeta à ses pieds, en larmes, les cheveux défaits. « Cela ne sert à rien, dit-il. Il faut mourir. » Il la prit par les cheveux d'une main et leva son couteau de l'autre.

Au même instant, on frappa à la porte si fort qu'il s'arrêta net. Elle s'ouvrit d'un coup. Deux cavaliers entrèrent l'épée à la main et marchèrent droit sur lui. Il reconnut les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mousquetaire. Il lâcha son couteau et se sauva par la galerie. Ils le rattrapèrent avant le perron. Barbe-Bleue ne se releva pas.
Sa femme était presque aussi morte que lui. Elle n'eut pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
Barbe-Bleue n'avait pas d'héritier. Elle resta maîtresse de tout ce qu'il possédait. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme qui l'aimait depuis longtemps, une autre à acheter des charges de capitaine à ses deux frères. Avec ce qui restait, elle se maria elle-même à un honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps passé avec Barbe-Bleue.

