Pourquoi la mer est salée est un conte norvégien, recueilli au XIXᵉ siècle par Asbjørnsen et Moe. C'est un conte à formule et à explication, qu'on raconte en veillée autour d'un feu de camp. Il finit par dire d'où vient quelque chose que les enfants connaissent déjà.
🧂 Le conte en deux mots
La veille de Noël, un homme pauvre va mendier de quoi manger chez son frère riche, qui lui jette un jambon pour s'en débarrasser. En chemin, un vieillard lui conseille de ne l'échanger contre rien d'autre qu'un petit moulin à bras — un moulin qui moud tout ce qu'on lui demande, à condition de savoir aussi l'arrêter. Le frère riche finit par le lui acheter très cher, sans demander comment on l'arrête. Il se retrouve noyé sous la bouillie. Plus tard un capitaine l'achète pour moudre du sel en mer et fait la même erreur. Son bateau coule. Le moulin moud encore au fond de l'eau. La morale — il vaut mieux savoir arrêter une bonne chose que savoir la faire démarrer.
📖 Le texte du conte
Il y a très longtemps, dans le nord, vivaient deux frères. L'un avait des terres, des bateaux et des greniers pleins. L'autre n'avait rien du tout.
La veille de Noël, il n'y avait pas une miette dans la maison du pauvre. Sa femme le regarda, il regarda ses mains, et il finit par mettre son manteau pour aller demander quelque chose à son frère.
Le riche fut agacé de le voir sur son pas de porte un soir pareil. Il attrapa un gros jambon pendu à sa poutre et le lui colla dans les bras. « Tiens. Prends ça, et va-t'en au diable. » — « Ce qui est promis est promis », dit le pauvre, qui prit le jambon et s'en alla vraiment.
Il marcha longtemps dans la neige. À la nuit, il arriva devant une maison basse où un très vieil homme à barbe blanche fendait du bois devant sa porte.
« Où vas-tu comme ça, avec un jambon pareil ? » — « Chez le Vieux, dit le pauvre. Mon frère m'y envoie. » Le vieillard posa sa hache. « Tu es sur le bon chemin, c'est juste derrière. Écoute-moi bien : là-dedans, ils n'ont pas vu de viande depuis des années, ils vont tous vouloir ton jambon. Ne le donne contre rien, ni or ni argent. Contre rien d'autre que le petit moulin à bras qui est derrière la porte. Et quand tu l'auras, reviens me voir, je t'apprendrai à t'en servir. »
C'est exactement ce qui arriva. À peine entré, le pauvre fut entouré. On lui offrit une bourse, puis deux, puis un coffre entier. Il répondait chaque fois la même chose : le moulin, ou rien. Le Vieux se fâcha, ronchonna, marchanda pendant une heure — et il finit par aller chercher le moulin derrière la porte.

Le pauvre ressortit avec, et le vieillard à barbe blanche lui montra comment faire. Pour le mettre en route : « Mouds, petit moulin, mouds. » Et pour l'arrêter, une autre phrase, qu'il lui fit répéter deux fois avant de le laisser partir.
Il rentra chez lui au milieu de la nuit. Sa femme l'attendait sur le seuil et n'était pas contente du tout d'avoir passé le réveillon toute seule. Il posa le petit moulin au milieu de la table.
Il lui demanda une nappe, et la nappe se déroula toute seule. Il lui demanda du poisson, du pain, de la viande, de la bière. La table se couvrit, puis le buffet, puis le sol. Sa femme s'était assise sans s'en rendre compte. Quand il y eut de quoi tenir tout l'hiver, il dit tranquillement : « C'est assez, petit moulin. » Et le moulin s'arrêta net.
Ils firent une fête de trois jours et invitèrent tout le pays. Le frère riche vint aussi. Il regarda la table, la maison neuve, les gens qui mangeaient, et il devint fou de curiosité. À la fin, il obtint la vérité, et il ne quitta plus son frère qu'il ne lui eût vendu le moulin. Il paya une somme énorme.
Il l'emporta chez lui aussitôt, si pressé qu'il ne demanda pas comment on l'arrêtait. C'était la saison des foins et il avait des faucheurs plein ses prés. Il posa le moulin sur la table de la cuisine et lui commanda du hareng et de la bouillie, de quoi nourrir tout le monde à midi.
Le moulin se mit à moudre. Il remplit le plat, puis la marmite, puis toutes les casseroles de la maison. La bouillie déborda sur la table, coula par terre, monta jusqu'aux bancs. Le frère riche courait d'une pièce à l'autre en criant des choses au moulin, qui n'écoutait rien. Elle traversa le couloir, sortit par la porte et prit le chemin de la cour.

Il finit par sortir en pataugeant jusqu'aux genoux et par courir chez son frère, avec un fleuve de bouillie derrière lui. « Reprends-le ! Reprends-le tout de suite ! » Le pauvre voulut bien le reprendre — contre une bonne somme, cette fois encore.
Il devint riche pour de bon. Il fit bâtir une grande ferme au bord de la mer, avec un toit couvert de plaques d'or qui brillaient si fort que les bateaux les voyaient de très loin. Tout le monde voulait voir le moulin.
Un jour, un capitaine de navire monta jusqu'à la ferme. Il demanda si le moulin pouvait moudre du sel. « Il moud ce qu'on lui demande », répondit le maître de maison. Le capitaine y pensa toute la soirée : il passait sa vie à traverser la mer pour aller chercher du sel de l'autre côté. Il proposa une fortune, insista, revint le lendemain, et finit par l'obtenir.
Il descendit à son bateau avec le moulin sous le bras et fit larguer les amarres sans attendre. Il ne s'était pas demandé une seule fois comment on l'arrêtait.
En pleine mer, il posa le moulin sur le pont et lui commanda du sel. Le sel se mit à couler. Il remplit les sacs, puis la cale, puis le pont. Les marins pelletaient et le tas remontait derrière eux. Le bateau s'enfonça un peu, puis beaucoup, et l'eau finit par passer par-dessus le bord.

Le navire coula là où il était. Et le petit moulin, posé au fond de l'eau, continua de moudre comme on le lui avait demandé. Il moud encore aujourd'hui, et c'est pour ça que la mer est salée.


