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Ulysse et le Cyclope, conte de l'Odyssée à raconter en veillée : au coucher du soleil, le cyclope Polyphème rentre son troupeau de brebis dans sa grotte, énorme, un seul œil au milieu du front, pendant que deux Grecs minuscules observent cachés derrière un rocher

Ulysse et le Cyclope

Malle de l'anim
9 à 14 ansÂge
2 à 20+Joueurs
< 30 minDurée

« Ulysse et le Cyclope » est l'épisode le plus connu de l'Odyssée, le poème d'Homère qui raconte les dix ans de voyage d'Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie.

💡 Le conte en deux mots

Le cyclope Polyphème enferme Ulysse et ses compagnons dans sa grotte pour les manger deux par deux. Trop petit pour se battre, Ulysse se présente sous le nom de Personne et crève l'œil du géant pendant son sommeil. Les voisins accourus l'entendent crier que Personne l'attaque : ils rentrent se coucher. À peine sauvé, Ulysse crie quand même son vrai nom, par fierté. La morale — la ruse le sort du piège, la vanité l'y remet aussitôt, pour dix ans de mer.

📖 Le texte du conte

Ulysse et ses hommes rentraient de la guerre de Troie depuis des mois. Ils avaient perdu des navires dans les tempêtes et des compagnons dans des escales qui avaient mal tourné. Une nuit de brouillard sans lune, leurs bateaux raclèrent le sable d'une île que personne à bord n'avait jamais vue.

Au matin ils comprirent qu'ils avaient accosté sur un îlot désert, en face d'une grande île. De l'autre côté du bras de mer, de la fumée montait entre les rochers et on entendait bêler des troupeaux. Ulysse voulut savoir qui vivait là.

Chez les Grecs, un homme qui frappe à une porte a des droits. On le fait entrer, on le nourrit avant même de lui demander son nom, on lui offre un cadeau quand il repart. Ulysse prit un seul navire, choisit douze hommes et traversa pour rendre visite à ses voisins.

Il emporta une outre de vin. Un prêtre nommé Maron la lui avait donnée pour le remercier de lui avoir sauvé la vie. C'était un vin noir, si fort qu'on le buvait toujours coupé de vingt parts d'eau. Ulysse n'aurait pas su dire pourquoi il l'avait pris avec lui ce jour-là.

Ils trouvèrent la grotte tout de suite. C'était une ouverture énorme dans la falaise, bordée d'un mur de grosses pierres et de lauriers. Le maître des lieux était dehors avec ses bêtes. À l'intérieur il faisait frais et ça sentait le lait caillé.

Des claies de fromages pendaient jusqu'au plafond. Les agneaux et les chevreaux étaient parqués à part, les grands d'un côté, les nouveau-nés de l'autre, chacun dans son enclos. Des seaux et des jattes débordaient de petit-lait. Tout était rangé comme chez quelqu'un de très soigneux. Et tout était deux fois trop grand.

Ulysse et le Cyclope : les Grecs minuscules découvrent la grotte du géant, ses fromages énormes suspendus et ses agneaux parqués

Les compagnons voulaient charger les fromages, pousser quelques bêtes jusqu'au bateau et repartir avant le soir. Ulysse refusa. Il voulait voir le propriétaire des lieux et repartir avec un cadeau d'hôte. Plus tard il a raconté cent fois qu'il aurait mieux fait de les écouter.

Ils allumèrent un feu, mangèrent un peu de fromage et attendirent. Au coucher du soleil, le sol se mit à trembler.

Polyphème rentrait. Il était haut comme un arbre et portait un seul œil au milieu du front. Devant lui marchait tout un troupeau de brebis. Il jeta dans la grotte une brassée de bois sec qui fit un bruit de tonnerre. Les douze hommes coururent se cacher au fond.

Puis il souleva un rocher et le posa devant l'entrée. Vingt attelages de bœufs n'auraient pas déplacé cette pierre-là. Ulysse la regarda se mettre en place. La sortie venait de se refermer sur eux.

Ulysse et le Cyclope : vu du fond de la grotte, le géant pousse l'énorme rocher devant l'ouverture et le dernier trait de jour disparaît

Le cyclope traya ses brebis, mit les petits sous leurs mères et ralluma le feu. C'est là qu'il vit les hommes. « Qui êtes-vous ? D'où venez-vous par la mer ? Des marchands, ou des pirates qui traînent au hasard ? »

Ulysse répondit pour tous. Ils revenaient de Troie et le vent les avait égarés. Ils demandaient l'hospitalité. Il ajouta que Zeus en personne protège les voyageurs qui frappent à une porte.

Polyphème éclata de rire. Les cyclopes ne craignent aucun dieu, dit-il, parce qu'ils sont plus forts. Puis il demanda d'un ton aimable où le navire était amarré.

Ulysse mentit. Le bateau s'était brisé sur les rochers de la pointe et ils étaient les seuls survivants. Aucun de ceux restés à bord n'aurait revu la mer s'il avait dit la vérité.

Le cyclope ne répondit rien. Il attrapa deux hommes d'une seule main et les jeta contre le sol. Les dix autres regardèrent sans pouvoir bouger ni crier. Il les mangea, but des seaux de lait par-dessus et s'endormit en travers de la grotte.

Ulysse tira son épée dans le noir et s'approcha. Il cherchait déjà l'endroit du ventre où frapper quand il retint son bras. Il venait de penser au rocher : personne d'autre que le cyclope ne pouvait le déplacer. Tuer Polyphème, c'était mourir de faim derrière une porte de pierre.

Au matin le géant traya ses bêtes et prit deux hommes de plus pour son déjeuner. Il sortit son troupeau, remit le rocher en place derrière lui et monta vers la montagne.

Il restait huit hommes et une journée entière pour trouver quelque chose. Ulysse tournait dans la grotte quand il aperçut le long d'un mur un tronc d'olivier vert que le cyclope avait coupé pour s'en faire une canne. Il était gros comme le mât d'un bateau de vingt rameurs.

Ils en scièrent la longueur de deux bras. Les hommes le raclèrent jusqu'à ce qu'il soit lisse. Ulysse en tailla le bout en pointe puis fit tourner la pointe dans la braise pour durcir le bois. Ils cachèrent le pieu sous le tas de fumier, au fond de la grotte.

Restait à savoir qui l'enfoncerait avec lui. Ils tirèrent au sort. Le sort désigna les quatre hommes qu'Ulysse aurait choisis lui-même.

Le soir Polyphème fit entrer tout son troupeau à l'intérieur, jusqu'au dernier bélier. Il remit le rocher, s'assit près du feu et prit encore deux hommes pour son repas. Six manquaient à l'appel, maintenant.

C'est ce moment qu'Ulysse choisit pour s'avancer, une écuelle pleine du vin de Maron à la main. « Tiens. Bois. C'est ce qu'on rapportait de Troie, et je comptais t'en offrir avant que tu ne manges mes hommes. »

Le cyclope but d'un trait et en redemanda. Il n'avait jamais rien goûté de pareil : son île donnait bien du raisin, mais rien qui ressemble à ça. Ulysse le resservit deux fois, sans une goutte d'eau.

Le vin le rendit presque aimable. « Dis-moi ton nom, l'étranger. Je veux te faire un cadeau, moi aussi. »

— Je m'appelle Personne. C'est comme ça que m'appellent mon père, ma mère et tous mes amis.

— Alors voici mon cadeau, Personne : je te mangerai en dernier.

Il bascula en arrière et s'endormit d'un coup, la nuque dans la paille.

Ulysse et le Cyclope au coin du feu : Ulysse, minuscule, tend l'écuelle de vin au géant assis qui se penche pour la prendre

Ils sortirent le pieu du fumier et l'enfoncèrent dans la braise. Ulysse parlait sans arrêt pour tenir ses hommes debout. Ils tremblaient tous les quatre. Quand le bois vert se mit à rougir, ils le tirèrent du feu.

Ils le soulevèrent à cinq et l'enfoncèrent dans l'œil unique. Ulysse, monté par-dessus, le faisait tourner comme on tourne une mèche pour percer une planche. Ça grésilla comme le fer rouge qu'un forgeron plonge dans l'eau froide.

Le hurlement fit trembler la montagne. Polyphème arracha le pieu et le jeta au loin. Puis il se mit à appeler ses voisins, les cyclopes qui vivaient plus haut sur les pentes.

Ils accoururent et se massèrent devant le rocher. « Qu'est-ce qui te prend, Polyphème ? On ne peut plus dormir. On te vole tes bêtes ? On veut te tuer ? »

— Personne ! Personne me tue par la ruse !

Il y eut un silence de l'autre côté de la pierre. Puis : « Si personne ne te fait de mal, c'est que tu es malade, et une maladie vient des dieux. Prie ton père Poséidon. » Et ils repartirent se coucher.

Ulysse apprit deux choses en même temps. Son faux nom venait de renvoyer chez eux les seuls secours qui pouvaient arriver. Et le géant qu'il venait d'aveugler était le fils du dieu de la mer, celle-là même qu'il devait traverser pour rentrer chez lui.

Polyphème tâtonna jusqu'à l'entrée, ôta le rocher et s'assit dans l'ouverture, les bras grands ouverts. Il resta là toute la nuit, à attendre de sentir passer quelqu'un.

Les béliers de l'île étaient énormes, avec une laine épaisse et sombre. Ulysse les attacha trois par trois avec les liens d'osier qui servaient de couche au cyclope. Sous celui du milieu il fit accrocher un homme à chaque fois, le ventre contre le ventre de la bête. Les deux béliers des côtés cachaient le passager.

Restait lui. Il choisit le plus grand bélier du troupeau et se glissa dessous, le dos vers le sol, agrippé à deux mains dans la laine du ventre. Il tint comme ça jusqu'au jour.

À l'aube, les bêtes se pressèrent vers la sortie. Le cyclope passait la main sur le dos de chacune. Il palpait la laine et le garrot sans penser une seconde à passer la main dessous.

Ulysse et le Cyclope, la fuite sous les béliers : accroché à la laine sous le ventre du grand bélier, Ulysse passe sous la main du géant aveugle

Le grand bélier sortit le dernier, alourdi par son passager. Le cyclope le retint un instant. « Toi, mon beau, tu passais toujours la porte le premier. Qu'est-ce que tu as, aujourd'hui ? Tu traînes derrière les autres. Tu es peut-être triste pour l'œil de ton maître. Si tu pouvais parler, tu me dirais où se cache Personne. » Puis il le laissa partir.

Ulysse ne respira qu'une fois dehors.

Ils détachèrent les hommes, poussèrent les plus grasses des bêtes jusqu'au navire et embarquèrent. Ceux qui les attendaient au bateau réclamèrent des nouvelles des six qui manquaient. Ulysse leur fit signe de ramer.

Ils s'éloignèrent en silence. À la distance où une voix porte encore, Ulysse n'y tint plus. Il se leva et cria vers la falaise que le cyclope avait bien mérité ce qui lui arrivait, pour avoir mangé des invités sous son toit.

Polyphème arracha le sommet d'une colline et le lança vers la voix. Le rocher tomba juste devant la proue. La vague qu'il souleva renvoya le navire jusqu'à la plage. Il fallut le repousser à la perche.

Ulysse et le Cyclope : depuis le pont du navire, les rameurs voient le géant aveugle soulever un pan de colline en haut de la falaise

Les hommes le suppliaient de se taire. Il cria une seconde fois. Cette fois il donna son vrai nom. « Si on te demande qui t'a crevé l'œil, réponds que c'est Ulysse, fils de Laërte, dont la maison est à Ithaque. »

Il y eut un long moment sans réponse. Puis le cyclope se mit à parler tout seul. Un devin lui avait annoncé des années plus tôt qu'un homme appelé Ulysse lui prendrait son œil. Il avait attendu un guerrier immense. Il venait de se faire avoir par un bonhomme de rien du tout, qui l'avait d'abord soûlé.

Alors il tendit les mains vers la mer et appela son père. Que cet homme ne rentre jamais chez lui. Et si les dieux avaient déjà décidé qu'il rentrerait, qu'il rentre le plus tard possible, seul, sans un seul de ses compagnons, sur un bateau qui ne serait pas le sien. Et qu'il trouve le malheur installé dans sa maison.

Poséidon entendit la prière de son fils. Polyphème arracha un rocher plus gros que le premier et le lança encore. Il tomba derrière la poupe. Cette fois la vague poussa le navire vers le large.

Ulysse mit dix ans à revoir Ithaque. Il y arriva le plus tard possible, seul, sans un seul de ses compagnons, sur un bateau qui n'était pas le sien. Et il y trouva le malheur installé dans sa maison.

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