

Pêcheur et le poisson magique
Le pêcheur et le poisson magique est un conte des frères Grimm, à raconter en veillée, au coin du feu de camp ou dans une salle au calme. Comptez une dizaine de minutes à voix haute, et il n'y a rien à préparer. Tout repose sur une même scène qui revient six fois, avec une mer un peu plus noire à chaque retour.
🐟 L'histoire du pêcheur et du poisson magique
Un pêcheur remonte un turbot qui parle et le relâche sans rien demander. Le poisson est un prince ensorcelé, et il exauce ce qu'on lui réclame. Quand sa femme l'apprend, elle envoie son mari au bord de l'eau chercher une petite chaumière. Elle l'obtient, et deux semaines plus tard elle veut un château.
À partir de là, chaque souhait remplace le précédent, et la femme monte de reine à impératrice, puis à pape. Le pêcheur repart à chaque fois, et la mer change de couleur : verte et jaune au premier voyage, déchaînée au dernier. Elle finit par vouloir commander au soleil. La morale, c'est qu'à trop vouloir, on finit par tout perdre.
📖 Le texte du conte
Il était une fois un pêcheur et sa femme qui vivaient dans une masure, au bord de la mer. Le pêcheur y allait tous les jours. Il pêchait, et il pêchait encore.
Un matin qu'il tenait sa ligne, les yeux dans l'eau claire, le fil s'enfonça droit vers le fond. Il tira et remonta un turbot énorme.
Le poisson se mit à parler. « Écoute, pêcheur, laisse-moi vivre. Je ne suis pas un vrai turbot, je suis un prince ensorcelé. Je ne serais pas bon à manger. Remets-moi plutôt à l'eau. » — « Un poisson qui parle, dit le pêcheur, je n'allais pas le garder. » Et il le remit dans l'eau claire.
Chez lui, sa femme lui demanda : « N'as-tu donc rien pris aujourd'hui ? » — « J'ai pris un turbot, mais il m'a dit qu'il était un prince ensorcelé, alors je l'ai relâché. » — « Et tu n'as rien souhaité ? » — « Non. Qu'aurais-je souhaité ? »
« Ah ! dit-elle. C'est bien triste de vivre toujours dans cette masure. Ça sent mauvais et on s'y cogne partout. Tu aurais pu nous souhaiter une petite chaumière. Retourne l'appeler. »
Le pêcheur n'en avait pas envie, mais il ne voulait pas la contrarier. La mer, si claire le matin, était devenue verte et jaune. Il s'avança au bord de l'eau et appela :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
Le turbot vint à la nage. « Que veut-elle donc ? » — « Une petite chaumière. » — « Rentre, elle l'a déjà. » La masure n'était plus là. À sa place se dressait une chaumière avec un banc devant la porte et un jardin derrière où couraient des poules.

Ils vécurent contents une semaine ou deux. Puis la femme dit : « Cette chaumière est trop étroite. Je veux un grand château de pierre. » — « Nous sommes bien ici », répondit le pêcheur. — « Va le trouver. »
Il repartit, et le cœur lui pesait. La mer n'était plus verte : elle était violette et gris sombre. Il appela :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
« Que veut-elle donc ? » — « Un grand château de pierre. » — « Rentre, elle est déjà devant la porte. » Un château s'élevait là où était la chaumière. Les salles étaient dallées de marbre, et des domestiques ouvraient les portes devant eux.
Le lendemain, la femme se réveilla la première et regarda le pays par la fenêtre. « Lève-toi. Tout ce qu'on voit d'ici pourrait être à nous. Je veux être reine. » — « Que ferais-tu, reine ? » — « Retourne le voir. »
Le pêcheur descendit vers l'eau en répétant tout bas que ça finirait mal. La mer était gris-noir, et elle remuait du fond en bouillons épais. Il appela :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
« Que veut-elle donc ? » — « Elle veut être reine. » — « Rentre, elle l'est déjà. » Des gardes battirent du tambour à son passage. Dans la salle, sa femme siégeait sur un trône d'or, la couronne sur la tête et le sceptre à la main.

Il n'y eut pas deux heures avant qu'elle le rappelle. « Être reine ne me suffit pas. Je veux être impératrice. » — « Le turbot ne peut pas faire une impératrice, je n'ose plus rien lui demander. » — « Vas-y tout de suite. »
Il partit en ayant peur. Le vent lui arrachait sa casquette. La mer était noire et épaisse, et l'air au-dessus d'elle était brûlant. Il appela d'une voix qu'il entendait à peine :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
« Que veut-elle donc ? » — « Elle veut être impératrice. » — « Rentre, elle l'est déjà. » Sa femme trônait sur un siège d'or haut de plusieurs mètres, pendant que des ducs et des comtes s'inclinaient devant elle.
Le lendemain, elle le secouait avant le jour. « Il y a encore quelqu'un au-dessus de moi. Je veux être pape. » — « Réfléchis un peu, il n'y a qu'un pape dans le monde entier. » — « J'y serai avant ce soir. »
Il faisait nuit noire en plein jour. La mer bouillonnait et jetait des bulles jusqu'au bord, et au large des navires en détresse tiraient le canon. Le pêcheur cria :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
« Que veut-elle donc ? » — « Elle veut être pape. » — « Rentre, elle l'est déjà. » Le château était devenu une église immense. Sa femme y était assise sur un trône, coiffée de trois couronnes d'or, et des milliers de cierges brûlaient autour d'elle.

Cette nuit-là, elle ne put pas fermer l'œil. Quand elle vit le soleil se lever, elle se dressa d'un coup. « Ne pourrais-je pas, moi aussi, commander au soleil de se lever ? » Elle réveilla son mari : « Va trouver le turbot. Je veux devenir semblable au Bon Dieu. »
Le pêcheur crut avoir mal entendu. Il la supplia de s'en tenir là. Elle entra dans une colère terrible, les cheveux volant autour de sa tête. « Vas-y tout de suite ! » Il partit en courant.
Dehors, la tempête arrachait tout. Le ciel était noir comme la poix, déchiré d'éclairs, et les vagues montaient aussi haut que des clochers. De toutes ses forces, il cria :
« Turbot, turbot, poisson de la mer,
Viens vite à moi, écoute ma prière :
Ma femme Isabeau, encore une fois,
Veut ce que moi je ne voudrais pas. »
« Que veut-elle donc ? » gronda le turbot. « Hélas, elle veut devenir semblable au Bon Dieu. » — « Rentre : elle est de nouveau assise dans sa masure. » Et ils y sont encore aujourd'hui.
🙋 Faire participer le groupe
La formule d'appel du turbot revient six fois dans le conte. C'est la prise la plus évidente pour un groupe qui a envie de parler.
Les quatre lignes se répètent une fois avant de commencer, puis le groupe les dit avec vous. Au deuxième appel, elles sont sues.
Avant chaque retour au bord de l'eau, demandez de quelle couleur est la mer. Prenez la réponse donnée, puis dites la vraie couleur et repartez.
Chez les plus grands, la question qui marche est ce que la femme va vouloir ensuite. Deux ou trois propositions suffisent, puis on revient à celle du conte.
🎙️ Comment le raconter aux enfants
Le conte est une répétition qui monte d'un cran à chaque voyage. Le rivage et la formule ne bougent pas ; la couleur de la mer, si. Annoncez-la à chaque retour au bord de l'eau, du vert au noir : c'est le seul indice donné au groupe, et il annonce la fin sans qu'on ait à la commenter.
Le pêcheur et sa femme se distinguent à la voix. Elle attaque sec et coupe les phrases de son mari ; lui traîne et cherche ses mots.
Au turbot, gardez la même voix lente du début à la fin. C'est le seul personnage que la colère de la femme n'atteint pas.
Les souhaits ne se commentent pas. Si un enfant lâche « elle exagère », ne renchérissez pas et enchaînez sur le souhait suivant.
Si le temps manque, deux paliers se fondent en un : reine et impératrice font la même marche. Le souhait de papauté peut sauter aussi. Ce qui ne se coupe pas, c'est la chaumière et le dernier souhait, sinon le conte n'a plus ni départ ni chute.