



Joueur de flûte de Hamelin
Le joueur de flûte de Hamelin est une légende allemande attachée à une ville qui existe vraiment, en Basse-Saxe : ses vieilles chroniques datent la disparition des enfants du 26 juin 1284 et en comptent cent trente. Les frères Grimm l'ont mise par écrit. C'est un conte sombre, sans héros et sans sauvetage à la fin, qu'on raconte en veillée autour d'un feu de camp.
🐀 Le conte en deux mots
La ville de Hamelin est rongée par les rats. Un étranger en habit bariolé propose de l'en débarrasser avant le soir, contre une grosse somme. Le maire promet tout l'or qu'il voudra. Quelques notes de flûte suffisent : les rats sortent des caves et suivent le musicien jusqu'à la rivière, où ils se noient. La ville sauvée, le maire refuse de payer et lâche quelques pièces. Le joueur de flûte revient rejouer le même air un dimanche matin, pendant la messe. Cette fois ce sont les enfants qui sortent des maisons. La montagne se referme sur eux. La morale — une promesse arrachée dans la panique se paie quand même.
📖 Le texte du conte
Il y a très longtemps, Hamelin était une ville tranquille au bord de la Weser. On y faisait commerce du blé, et les greniers restaient pleins tout l'hiver. Puis les rats arrivèrent, et personne ne sut jamais d'où.
Ils commencèrent par les greniers. Ils éventraient les sacs de grain et se roulaient dans la farine, et il fallait jeter ce qu'ils n'avaient pas mangé. Les réserves de la ville y passèrent.
Puis ils descendirent dans les caves et s'attaquèrent au lard pendu aux poutres. Ils grimpaient dans les armoires. On les retrouvait dans les paniers à pain, et il fallait regarder dans sa soupe avant de la manger.
Les chats de Hamelin firent ce qu'ils purent. Les premiers jours, ils en attrapaient. Au bout d'un mois, ils rasaient les murs et les rats leur passaient devant sans presser le pas.

Les nuits étaient le pire. Dès qu'on soufflait les lampes, ça courait au-dessus des têtes et ça grattait derrière les cloisons. Les mères veillaient les berceaux depuis qu'un rat était monté sur la couverture d'un nourrisson.
Un matin, les habitants se rassemblèrent devant l'hôtel de ville et demandèrent au maire ce qu'il comptait faire. Il avait essayé le poison et loué des chiens ratiers. Il n'avait plus rien à leur promettre.
C'est ce jour-là qu'un étranger se présenta à la porte. Il était grand et maigre. Ce que tout le monde remarqua en premier, ce fut son habit : un manteau rapiécé de mille morceaux de toutes les couleurs, du rouge cousu contre du jaune, du vert par-dessus du bleu. Une longue flûte pendait à sa ceinture.
« On dit que vous avez des rats », commença-t-il. Le maire répondit que la ville en comptait plus que d'habitants. « Contre une bonne somme d'or, dit l'étranger, je vous en débarrasse avant ce soir. » Le maire n'hésita pas. « Débarrasse-nous de ces bêtes et tu auras tout l'or que tu voudras ! Mille pièces, s'il le faut ! » On aurait promis le double.
L'étranger sortit dans la rue et porta la flûte à ses lèvres. Il joua trois notes, puis une mélodie aiguë qui montait et redescendait toujours pareil.
Alors la ville se mit à bouger. Les rats sortirent des soupiraux et dégringolèrent des greniers. Il en jaillissait des caves par paquets, des maisons riches comme des cabanes du bord de l'eau.
Le joueur de flûte descendit la grand-rue sans se retourner. Derrière lui, le cortège s'allongeait. Les gens montaient aux fenêtres pour voir passer ce fleuve gris qui remplissait toute la chaussée.
Il marcha jusqu'à la Weser et s'écarta au dernier moment. Les rats continuèrent tout droit et le courant les emporta. En une matinée, Hamelin fut délivrée.

L'étranger revint réclamer son or le soir même. Maintenant que les rats étaient au fond de la rivière, le maire n'avait plus peur de rien. « Mille pièces pour un air de flûte ? Tes rats sont noyés et ils n'en remonteront pas. Voilà cinquante pièces, et estime-toi bien payé. »
L'étranger ne toucha pas aux pièces. Son visage se durcit, mais sa voix ne monta pas d'un ton. « On ne devrait jamais trahir une promesse. Vous le regretterez. » Il remit la flûte à sa ceinture et sortit de la ville.
Le dimanche suivant, les cloches appelèrent pour la messe. Toute la ville s'entassa dans l'église, contente d'elle et de ses caves propres. Les enfants, eux, étaient restés à la maison.
La mélodie s'éleva de nouveau dans les rues. C'était exactement le même air que le jour des rats. Cette fois, ce ne furent pas les rats qui sortirent.
Ce furent les enfants. Ils poussèrent les portes et dévalèrent les escaliers vers la musique. Les plus grands portaient les petits sur la hanche. Ils riaient et tapaient dans leurs mains, comme si on les emmenait à la fête.
Le cortège traversa la ville et prit le chemin qui monte vers la montagne. Personne ne les arrêta : les portes battaient toutes seules dans des rues vides, et le chant de l'église couvrait la flûte.

Au flanc de la montagne, une porte s'ouvrit dans la roche, là où il n'y en avait jamais eu. Le joueur de flûte entra, et les enfants entrèrent derrière lui. Quand le dernier fut passé, la montagne se referma.
Les parents sortirent de l'église et trouvèrent une ville sans un bruit. On appela dans les maisons, puis on courut jusqu'à la rivière. Cent trente enfants manquaient, et on ne les revit jamais.
Un seul enfant échappa à ce sort. Il boitait et n'avait pas pu tenir le rythme des autres. Il rentra longtemps après, seul sur la route, en pleurant.
On lui demanda ce qu'il avait vu. Il raconta que la musique lui avait promis un pays juste derrière la montagne, avec des rivières claires et des arbres qui donnent des fruits toute l'année. Là-bas, disait-il, les enfants qui boitent courent comme les autres. Il était arrivé trop tard. La pierre s'était refermée devant lui, et il avait tapé dessus jusqu'à n'avoir plus de force. Puis il demanda quand ses camarades reviendraient, et personne à Hamelin ne sut quoi lui répondre.
Longtemps après, dans la rue par où les enfants étaient sortis de la ville, on ne joua plus de musique et personne n'osa plus danser.

