Hirondelle et les arbres est un conte des origines : il raconte pourquoi les conifères gardent leurs aiguilles quand les autres arbres perdent leurs feuilles. On le trouve écrit dans un recueil de mythes de la nature paru en 1902. C'est une histoire qu'on raconte en veillée autour d'un feu de camp.
🌲 Le conte en deux mots
C'est l'automne et une hirondelle s'est blessée à l'aile. Quand les autres oiseaux filent vers les pays chauds, elle reste au sol et les regarde partir. Elle demande alors un abri pour l'hiver aux arbres de la forêt. Les trois qu'elle aborde la renvoient. Le chêne a peur pour ses glands, le saule ne parle pas aux inconnus. Les conifères la laissent se glisser dans leurs branches et lui promettent des baies pour tout l'hiver. La nuit même, le Vent du Nord vient prendre les feuilles de la forêt. Le Roi du Gel lui interdit de toucher aux arbres qui ont accueilli l'hirondelle : eux garderont leurs aiguilles. La morale — la générosité envers le plus faible finit par se récompenser.
📖 Le texte du conte
C'est l'automne. Le vent devient froid et les feuilles roussissent. Les oiseaux se rassemblent en grands vols pour filer vers les pays chauds. Un matin, ils s'élèvent tous ensemble dans un grand froissement d'ailes. Tous s'en vont, sauf une petite hirondelle.
Quelques jours plus tôt, elle s'est cognée contre une branche et son aile droite ne la porte plus. Elle a essayé de suivre les autres. Elle s'est soulevée d'un mètre à peine. Elle est retombée dans l'herbe, le bec en avant. Alors elle reste là, sur une branche nue, à regarder les siens devenir des points dans le ciel, puis plus rien.
Les jours d'après, le froid s'installe. Le matin, l'herbe craque de gel sous ses pattes. L'hirondelle comprend qu'elle ne passera pas l'hiver dehors. Il lui faut un toit. La forêt est pleine de grands arbres, elle décide d'aller leur demander.
Le premier qu'elle trouve est un bouleau à l'écorce claire. Elle s'arrête à son pied, minuscule entre les racines, et lève la tête vers les hautes branches. « S'il te plaît… laisse-moi me glisser dans tes branches jusqu'au printemps. » Le bouleau se redresse, agacé qu'on le dérange. « Tu n'y penses pas ! Je suis le plus bel arbre de la forêt et l'automne est ma saison. Personne ne va me voir avec un oiseau gris accroché à moi. Va-t'en. »

Elle repart en sautillant plus qu'en volant, jusqu'au grand chêne du pré. Ses branches feraient dix abris. Elle s'approche tout près du tronc et doit s'y reprendre à deux fois pour que sa petite voix monte jusqu'à lui. « Me garderais-tu près de toi, juste le temps d'un hiver ? » Le chêne baisse les yeux vers elle et grommelle : « Certainement pas. Mes glands sont mûrs, et tu les aurais tous picorés avant la fin du mois. Passe ton chemin. »
Il lui reste le saule, au bord de la rivière, avec ses longues branches qui traînent dans l'eau. L'hirondelle l'appelle d'en bas. Sa voix tremble de froid maintenant, elle bute sur les mots en racontant son aile cassée. Le saule ne se retourne même pas. « Je ne te connais pas et je ne veux pas d'histoires. File d'ici, j'ai bien assez d'ennuis comme ça. »
Le soir tombe et il se met à neiger. L'hirondelle ne vole plus du tout. Elle avance à petits bonds sur le sol gelé, l'aile qui traîne derrière elle comme un chiffon. Au milieu d'une clairière, ses pattes se dérobent. Elle s'effondre dans la neige, trop épuisée pour avoir peur, et ferme les yeux. Les flocons commencent à la recouvrir.
Une voix la réveille, tout près, une voix qui parle bas. « Petite hirondelle, où vas-tu comme ça ? » Elle soulève la tête. Un sapin se penche au-dessus d'elle. « Je… je cherche un abri pour l'hiver, répond-elle dans un souffle. Personne n'a voulu de moi. — Alors monte, dit le sapin. Mes branches sont épaisses, la neige ne passe pas au travers. Tu dormiras au chaud contre mon tronc. »
Le grand pin qui pousse à côté a tout entendu. « Et moi, je te prête mon côté nord. Je suis haut et bien planté, le vent me frappe dessus depuis toujours. Tant que tu resteras derrière moi, il ne t'atteindra pas. »
Un genévrier pousse plus bas, presque au ras du sol, et attend son tour. « Moi, je n'ai ni la taille de l'un ni les branches de l'autre. Mais mes baies bleues tiennent tout l'hiver, et il y en a plus que je n'en mangerai jamais. Sers-toi quand tu auras faim. »
L'hirondelle rassemble ce qui lui reste de forces et grimpe de branche en branche. Les aiguilles lui piquent le ventre au passage. Peu importe : derrière les aiguilles, il n'y a plus ni vent ni neige. Elle se blottit contre l'écorce, dans l'odeur de résine. Pour la première fois depuis des jours, elle a chaud. Elle s'endort avant même d'avoir dit merci.

Ce soir-là, à l'autre bout de la forêt, les trois grands arbres se racontent leur journée. « Moi, je ne loge pas les oiseaux étrangers », dit le bouleau. Le chêne hoche ses branches : « Moi, je ne donne mes glands à personne. » « Et moi, je ne parle pas aux inconnus », ajoute le saule. Tous les trois serrent fièrement leurs feuilles contre eux.
Dans la nuit, le Vent du Nord descend sur la forêt en jouant. Partout où il passe, les feuilles qu'il touche se détachent et filent dans le noir. Le bouleau perd d'un coup toutes ses feuilles dorées, celles qu'il serrait si fort. Le chêne lâche tout, ses glands avec. Le saule se retrouve nu au-dessus de la rivière.
Le vent s'amuse tant qu'il en redemande. Il monte au-dessus des arbres et crie vers le ciel : « Puis-je toucher toutes les feuilles de la forêt ? »
« Non, répond le Roi du Gel. Les arbres qui ont chassé la petite hirondelle à l'aile cassée resteront nus jusqu'au printemps, et cela recommencera chaque automne. Mais ceux qui l'ont abritée, tu n'y toucheras pas. Ils garderont ce qu'ils portent toute l'année. »
Le Vent du Nord fait le tour des conifères sans les toucher, puis s'en va. Depuis cette nuit-là, le sapin garde ses aiguilles vertes même sous la neige. Le pin fait de même, et le genévrier avec lui. On les appelle les arbres toujours verts.


