La ville d'Ys est une légende bretonne née sur les côtes du Finistère. Elle se passe dans la baie de Douarnenez, où une cité entière aurait disparu sous la mer en une seule nuit. Personne ne s'y bat et aucun monstre ne sort de l'eau. Tout part d'une porte qu'on ouvre au mauvais moment.
💬 Le conte en deux mots
Le roi Gradlon a fait bâtir pour sa fille Dahut une ville plus basse que la mer, protégée par une digue dont il garde la seule clé. Une nuit de fête, Dahut prend la clé et la mer entre. Ys est la plus connue des villes englouties de Bretagne, celles dont la cloche sonne encore sous l'eau. La morale — la mer n'entre que par la porte qu'on lui ouvre. Ys avait tout prévu, sauf la personne à qui son roi ne savait rien refuser.
📖 Le texte du conte
Il y a très longtemps, la Cornouaille avait pour roi un homme qu'on appelait Gradlon le Grand. Il avait passé sa jeunesse en mer, du côté des pays du Nord. Il en était revenu avec des coffres pleins et une petite fille dans les bras. Personne n'a jamais rien su de la mère, sinon qu'elle était restée là-bas.
La petite s'appelait Dahut. Elle grandit sur la côte, à regarder l'eau monter et descendre deux fois par jour. Le jour où son père lui demanda ce qui lui ferait plaisir, elle ne demanda ni bijou ni cheval. Elle demanda une ville à elle.
Gradlon la lui fit construire. On choisit un creux de la baie de Douarnenez, à l'endroit où la mer se retire le plus loin quand elle descend. Les maçons posèrent les premières pierres dans la vase. Les plus vieux d'entre eux dirent que bâtir aussi bas finirait mal. Puis ils se turent, parce que le roi payait bien.
La ville prit le nom d'Ys. En quelques années, elle devint la plus riche de toute la côte. Ses quais recevaient des bateaux venus d'Espagne et d'Irlande. On y trouvait des rues pavées, des maisons de pierre à deux étages, des jardins à l'abri du vent et une église dont les cloches s'entendaient jusque dans les villages de l'intérieur.
Restait la mer, qui se tenait juste à côté et beaucoup plus haut. Gradlon fit élever une digue tout autour de la ville, un mur de pierre assez large pour qu'on y passe à deux chariots de front. À marée haute, l'eau arrivait plus haut que les toits d'Ys. Les habitants vivaient au fond d'une cuvette avec l'océan au-dessus de leurs têtes, séparé d'eux par l'épaisseur du mur.
Une seule ouverture traversait la digue, fermée par une immense porte de bronze. Quand la mer descendait, on l'ouvrait : les bateaux entraient au port et toute l'eau de pluie tombée sur la ville s'en allait par là. Quand la mer remontait, on la refermait. Ys respirait comme ça deux fois par jour depuis le premier jour.
Une seule clé ouvrait cette porte. Elle était en argent et pendait à une chaîne. Gradlon la portait à son cou de jour comme de nuit. Il ne l'avait jamais confiée à personne, pas même au capitaine du port.

Deux fois par jour, la ville changeait de visage. À marée basse, le port sentait le poisson et la corde mouillée. On entendait les charrettes rouler sur les quais depuis les dernières rues de la ville. À marée haute, la porte se refermait et la mer se mettait à cogner de l'autre côté du mur. Les enfants d'Ys collaient leur oreille contre les pierres pour l'écouter passer.
Dahut montait sur la digue par tous les temps. Elle restait des heures là-haut à regarder le large, trempée par les embruns. Les gens de la ville trouvaient ça bizarre pour une princesse. Son père n'y voyait qu'une habitude d'enfant qui avait grandi trop près de l'eau.
Le roi vieillissait. Il avait auprès de lui un moine du nom de Guénolé, qui le suivait partout et qui n'aimait pas cette ville. Guénolé regardait la digue comme on regarde une promesse qu'on sait fragile. Il répétait au roi une phrase que celui-ci faisait semblant de ne pas entendre : la mer est patiente.
Tant que la porte restait fermée à marée haute, Ys ne craignait rien. C'est ce qu'on se disait dans les rues. Pendant des années, ce fut vrai.
À force de ne rien craindre, Ys prit de mauvaises habitudes. On y comptait son or à voix haute. On fermait la porte au nez des mendiants venus des campagnes. Le dimanche, l'église de Guénolé sonnait dans le vide pendant que la ville récupérait de sa nuit.
Car on faisait la fête toutes les nuits. C'était Dahut qui menait ces soirées-là. Elle faisait venir des musiciens de toute la côte et recevait à sa table des marins de passage dont personne ne savait le nom. Dans Ys, on ne lui refusait rien. Son père encore moins que les autres.
Guénolé finit par le dire tout haut un jour de marché, debout sur les marches de son église. Il annonça que la mer reprendrait ce qu'on lui avait pris et qu'aucun mur n'y changerait rien. On rit beaucoup. Gradlon, lui, ne rit pas. Il porta la main à son cou pour vérifier que la clé y était toujours.
Un soir d'automne, un cavalier entra dans la ville par la route de terre. Il était habillé de rouge des bottes jusqu'au col. Personne ne l'avait vu arriver au port et personne ne connaissait son bateau. Il parlait bas et il savait le nom des gens avant qu'on le lui dise. Dahut le fit asseoir à sa table.
Il dansa avec elle devant toute la salle. Il ne buvait pas et ne mangeait rien. À chaque question, il répondait par une autre question. Deux vieilles servantes remarquèrent qu'il n'ôtait jamais ses gants. Personne d'autre ne fit attention à quoi que ce soit.
Dehors, le vent se leva pendant le repas. Vers minuit, il jetait déjà des paquets d'eau par-dessus la digue. Les volets battaient contre les murs. À l'intérieur, les musiciens jouaient plus fort pour couvrir le bruit. L'étranger en rouge riait de tout ce qu'on lui disait.

Au milieu de la nuit, il se pencha vers Dahut. « On raconte partout que cette ville est la mieux gardée du monde. On dit qu'une seule clé ouvre la digue et que ton père ne la quitte jamais, même pour dormir. »
Dahut répondit que c'était vrai. L'étranger la regarda un moment sans rien ajouter. Puis il reprit. « Alors va la chercher. Rien que pour la poser sur cette table. Si tu ne peux pas, c'est que tu n'es pas chez toi ici. »
Elle traversa les couloirs du palais avec une lampe à la main. Son père dormait tout habillé, la tête tournée vers le mur. La chaîne était là, contre son cou. La clé d'argent avait glissé sur le drap. Dahut la souleva par-dessus la tête du vieil homme sans qu'il se réveille.

Elle s'arrêta une fois, la main sur la porte de la chambre. Dehors, la tempête tapait sur la ville comme sur un tambour. Elle sortit quand même.
L'étranger prit la clé sans même la regarder. Il ne riait plus du tout. Il se leva de table, traversa la salle et sortit dans la tempête sans dire un mot à personne. Dahut le suivit dehors.
Il monta l'escalier de la digue. En haut, le vent soufflait si fort qu'il fallait se tenir aux pierres pour avancer. De l'autre côté du mur, la mer était plus haute qu'aucun vivant ne l'avait jamais vue, gonflée par la tempête et par la marée qui montait encore.
Il redescendit jusqu'à la porte de bronze et mit la clé dans la serrure. Dahut cria quelque chose que le vent emporta. La porte s'ouvrit.

Ce qui entra dans Ys n'était pas une vague. C'était toute la mer d'un coup, un mur d'eau noire qui remonta la grand-rue en emportant les charrettes et les étals du marché. Les premières maisons s'ouvrirent comme des boîtes.
En haut du clocher, les cloches se mirent à sonner toutes seules quand l'eau frappa la tour. C'est ce bruit-là qui réveilla la ville, pas les cris. Les gens sortirent sur le pas de leur porte. L'eau leur arrivait déjà à la poitrine.
Ceux qui purent grimpèrent sur les toits. De là-haut, ils virent la mer avaler les rues les unes après les autres jusqu'aux jardins abrités du vent. Les plus riches maisons de la côte tenaient le temps de compter jusqu'à dix. Personne ne pouvait plus sortir par la porte de la digue, puisque c'était par là que l'eau venait.
Guénolé ne dormait pas. Il courut jusqu'à la chambre du roi et le secoua. « Debout. La mer est dans la ville. » Gradlon porta la main à son cou avant même d'ouvrir les yeux. La chaîne n'y était plus. Il comprit tout de suite qui l'avait prise.
On lui amena son cheval noir Morvarc'h, le seul de Bretagne capable de courir sur l'eau sans y enfoncer. Le roi sauta en selle. Guénolé monta derrière lui et ils passèrent la porte du palais au moment où le toit cédait.
Le cheval prit les rues comme on prend des rivières. Il franchit les murs qui s'écroulaient et sortit de la ville par-dessus la digue. Puis il se mit à courir sur les vagues, du côté du rivage.
C'est là qu'une ombre se jeta sur la croupe et s'accrocha. C'était Dahut, trempée, les deux mains fermées sur le manteau de son père. Morvarc'h fit encore trois foulées. Puis il commença à enfoncer. À chaque bond, l'eau montait un peu plus haut sur ses flancs.
Une voix passa alors au-dessus de la mer. Personne n'aurait su dire d'où elle venait. « Jette à l'eau le démon que tu portes derrière toi, ou tu ne reverras pas la terre. »
Gradlon serra les rênes et ne bougea pas. La voix répéta l'ordre, plus fort. L'eau arrivait maintenant au poitrail du cheval, qui soufflait comme une bête à bout de forces. Guénolé cria au roi que la ville était perdue par la faute de sa fille.
Alors Gradlon passa la main derrière lui et desserra les doigts de Dahut, un par un. Il ne se retourna pas. Elle lâcha prise et la mer se referma sur elle.
Le cheval se releva aussitôt sous eux et gagna le rivage en quelques bonds. Le roi mit pied à terre sur les rochers et regarda derrière lui. Il n'y avait plus de ville. Il y avait de l'eau plate jusqu'à l'horizon.
Gradlon ne redescendit jamais sur cette côte. Il s'installa à Quimper et en fit sa capitale. Il y régna longtemps sans plus jamais parler d'Ys. On voit encore sa statue là-bas, à cheval entre les deux flèches de la cathédrale, tournée vers le large.
Quant à Dahut, les pêcheurs de la baie disent qu'elle n'est pas morte cette nuit-là. Elle serait devenue une de ces sirènes qu'on appelle les Morgane. Elle chanterait encore par temps de brume, quelque part entre la pointe du Raz et l'île de Sein. Les marins qui suivent cette voix-là ne rentrent pas au port.
Il court aussi en Bretagne une phrase qui promet à la ville engloutie de revenir un jour. « Quand Paris sera englouti, refleurira la ville d'Ys. » Ceux qui la répètent expliquent que le nom de Paris se dit Par-Is en breton, c'est-à-dire pareille à Ys.
En attendant, il reste les cloches. Les jours de très grande marée basse, quand la baie de Douarnenez se retire loin, des pêcheurs jurent avoir vu des murs sous la surface. D'autres racontent qu'on entend sonner les cloches d'Ys sous l'eau, lentement, comme pour un dimanche. Il faut se taire pour les entendre.


