Le Hollandais volant est une légende de marins née au temps des grands voiliers, chez les Hollandais du XVIIe siècle qui doublaient le cap de Bonne-Espérance. C'est la plus connue des histoires de vaisseau fantôme, celle dont toutes les autres descendent.
⚓ Le conte en deux mots
Le capitaine Van der Decken jure de passer le cap quoi qu'il en coûte. Le ciel le prend au mot : son navire est condamné à errer sans jamais toucher terre. Pendant trois siècles, des marins jureront l'avoir croisé, certains en signant leur témoignage. La morale — ce qui perd le capitaine n'est pas la tempête, c'est d'avoir refusé de reculer devant elle.
📖 Le texte du conte
Il y a près de quatre cents ans, un trois-mâts hollandais quittait Amsterdam pour Batavia, un comptoir des Indes qu'on appelle aujourd'hui Jakarta. Il emportait du drap et des outils. Il en rapporterait du poivre et de la soie, si tout se passait bien.
Le voyage durait huit mois à l'aller. Huit mois d'eau croupie et de biscuit plein de charançons, avec des dents qui se déchaussent faute de manger un seul légume frais. Sur trois marins qui embarquaient, un seul revoyait la Hollande. Les autres restaient là-bas ou passaient par-dessus bord en route.
Le capitaine s'appelait Van der Decken. C'était le meilleur navigateur de la compagnie. Il ne se privait pas de le dire. Ses armateurs auraient eu du mal à le contredire : ses traversées étaient les plus courtes et ses cales les plus pleines à l'arrivée.
Dans les tavernes du port, on racontait des choses sur lui. Qu'il faisait forcer la voile là où les autres capitaines réduisaient. Qu'il n'avait jamais fait demi-tour de sa vie. Un vieux matelot jurait l'avoir vu rire au milieu d'un grain, les deux mains sur la barre, trempé jusqu'aux os.
Ce voyage-là commença bien. Le navire descendit le long des côtes d'Afrique en trois mois sans perdre un homme. Les marins pêchaient à la traîne dans les journées calmes. Le soir, ils raccommodaient les voiles assis sur le pont. Puis on arriva au cap.
Le cap de Bonne-Espérance est la pointe sud de l'Afrique, l'endroit où deux océans se rencontrent. Le premier navigateur à l'avoir doublé l'avait appelé le cap des Tempêtes. Le nom lui allait beaucoup mieux. Les vents y changent de sens sans prévenir. Les vagues y montent plus haut qu'une maison et arrivent par séries, si bien qu'un navire qui encaisse la première n'a pas le temps de se redresser pour la suivante.
La tempête les prit un matin de mars. Le ciel vira au noir en moins d'une heure. Le vent se leva plein sud, exactement dans l'axe où le navire devait aller. C'est la pire chose qui puisse arriver à un voilier : il ne sait pas remonter droit contre le vent.
Van der Decken fit ce que font tous les marins dans ce cas. Il louvoya. Le navire tire un bord en biais d'un côté puis un bord en biais de l'autre, pour grignoter quelques centaines de mètres au vent à chaque virage. C'est lent. Contre une tempête, ça peut ne rien donner du tout.
Ils louvoyèrent deux jours entiers. Au matin du troisième, la côte était toujours à la même place, avec le même rocher en face du même repère. Ils avaient manœuvré quarante-huit heures pour revenir à leur point de départ.

Le second monta jusqu'à la dunette pour parler au capitaine. Il proposait de virer et d'aller mouiller dans une baie abritée, en attendant que le vent tombe. Ça se faisait couramment. Des équipages y patientaient trois semaines et repartaient ensuite comme si de rien n'était. Van der Decken ne prit même pas la peine de répondre.
Le troisième jour, la tempête doubla de force. Une lame balaya le pont et emporta une chaloupe avec ses cordages. On perdit un homme dans la manœuvre suivante. Personne ne put rien pour lui.
Le charpentier remonta de la cale, blanc comme sa chemise. La coque travaillait trop, expliqua-t-il. Les membrures gémissaient à chaque coup de mer et l'étoupe sortait toute seule d'entre les planches. Un jour de plus sur cette allure et le navire s'ouvrirait comme une caisse.
L'équipage se rassembla au pied du grand mât. Les hommes ne demandaient pas à rentrer en Hollande. Ils demandaient une baie et vingt-quatre heures de répit, rien de plus.
Van der Decken sortit de sa cabine et monta sur le pont sans un mot pour personne. Il regarda ses hommes. Il regarda le cap qu'il n'arrivait pas à passer. Puis il leva le poing vers le ciel noir et se mit à hurler.
« Je passerai ce cap ! Que je sois damné si je recule d'un seul pouce ! Je resterai ici jusqu'au jour du Jugement dernier s'il le faut, mais je le passerai ! »
Sur un navire, on ne dit pas ces choses-là. Les plus vieux se signèrent. Le second lui attrapa le bras pour le faire taire. Van der Decken le repoussa et répéta sa phrase encore plus fort, pour être bien certain que le ciel l'avait entendue.

Alors le vent tomba. Il ne faiblit pas peu à peu comme font les vents. Il s'arrêta d'un coup, comme une bougie qu'on souffle. Le navire se remit droit sur une mer devenue plate, sous un ciel toujours aussi noir. On n'entendait plus que l'eau qui dégouttait des voiles.
Une lumière descendit sur le gaillard d'arrière. Elle n'éclairait rien autour d'elle, ni le bois du pont ni les visages. Une voix en sortit. Ce n'était pas une voix d'homme.
« Tu passeras, dit-elle. Tu passeras ce cap et tu passeras tous les autres. Tu navigueras tant qu'il restera de l'eau sous ta quille. Mais tu ne jetteras plus jamais l'ancre. Plus de port, plus de repos. Pas même la mort. »
Un autre aurait supplié. Van der Decken haussa les épaules et répondit un seul mot : « Amen. »
La lumière s'éteignit. Le vent revint dans les voiles, dans le bon sens cette fois. Le navire fila vers le sud et doubla le cap avant la nuit, exactement comme son capitaine l'avait juré.
Personne à bord n'eut le temps de s'en réjouir. Le second voulut redescendre dans sa cabine et s'aperçut qu'il n'y arrivait pas : ses jambes le ramenaient à son poste. Le mousse resta accroché dans les haubans, incapable de lâcher prise. Le charpentier reprit son maillet et recommença à calfater la même planche. Chacun fut rendu à sa tâche pour toujours.
Le navire ne s'arrêta plus dans aucun port du monde.
Les années passèrent, puis les siècles. Les voiliers de la compagnie furent désarmés les uns après les autres, découpés ou laissés à pourrir dans la vase. Le trois-mâts de Van der Decken, lui, continua de naviguer.
Les équipages commencèrent à le croiser. On le voyait par gros temps, presque toujours dans l'heure qui précède le lever du jour. On l'a signalé au large du cap et dans la baie de la Table, puis beaucoup plus loin : au sud de l'Australie et jusque dans l'Atlantique nord.
Ceux qui l'ont vu décrivent tous la même chose. C'est un voilier d'un modèle qu'on ne construit plus depuis trois cents ans, qui porte toutes ses voiles dehors alors qu'il n'y a pas un souffle de vent. Une lueur rouge l'entoure, comme si le bois brûlait sans se consumer. Il ne laisse aucun sillage derrière lui.
Sur le pont, il y a des hommes. Ils ne répondent pas quand on les hèle. Le capitaine, lui, se tient toujours au même endroit, à l'arrière, une main sur la barre.

Il arrive que le vaisseau s'approche pour de bon. Un canot se détache alors de son flanc et vient jusqu'à la coque du navire vivant. Les rameurs ne disent rien. Ils tendent un paquet de lettres et demandent qu'on les porte à terre. Les adresses sont parfaitement lisibles, sauf que les gens à qui elles s'adressent sont morts depuis deux cents ans. Un capitaine qui accepte ce courrier ne rentre pas chez lui.
Le reste du temps, le Hollandais volant se contente de couper une route puis de disparaître. Ça suffit largement. Chez les marins, le croiser a toujours annoncé qu'on allait perdre quelqu'un avant la fin du voyage.
Voici ce qu'a raconté l'équipage d'un navire de guerre, un matin de juillet, au large de l'Australie.
Il était quatre heures. Le vent était tombé et la mer restait longue et lisse. L'homme de quart guettait l'avant, une main sur le bastingage, en attendant le jour.
Une lumière rouge apparut sur tribord, à hauteur de l'eau. Il crut d'abord à un feu de position. Elle grossit.
À deux cents mètres, il vit ce qu'il y avait au milieu : les mâts, les vergues et les voiles d'un vieux navire, découpés dans cette clarté rouge comme posés sur une lanterne.
Il donna l'alerte. Douze hommes montèrent sur le pont, l'officier de quart avec eux. Ils virent tous la même chose. Le bateau coupa leur étrave et passa devant, sans un bruit de coque et sans une vague. Le timonier fit un signal au navire de tête, qui naviguait quelques centaines de mètres plus loin. Celui-ci répondit qu'il n'y avait rien du tout sur cette portion de mer.
La lumière s'éloigna vers l'horizon, puis s'éteignit.

À onze heures moins le quart ce matin-là, le matelot qui avait donné l'alerte tomba du haut du mât de misaine. Il répétait depuis le petit-déjeuner qu'il n'y avait rien à craindre d'une vieille histoire de marins. Il ne s'est pas relevé.
Le rapport fut recopié dans un carnet de bord, à la date du 11 juillet 1881. Treize hommes avaient vu le vaisseau.
On ne l'a plus signalé aussi nettement depuis. Ça ne prouve pas qu'il s'est arrêté. Quelque part au sud, un vieux trois-mâts remonte encore contre le vent. Son capitaine tient parole.

